L’image latente... un monde qui ne demande qu’à advenir. Ou plutôt à renaitre comme une résurgence s’extirpant du néant où l’a laissée la lumière fugitive qui l’avait originellement installée dans l’univers visuel de la forme. La photographie est évidemment, depuis les premières expériences qui l’auront « inventée », une écriture par la révélation qui donne à voir l’invisible. Il y a 200 ans, Nicéphore Niepce entreprenait ainsi de passer de l’image latente à l’image révélée et fixée, introduisant ainsi le médium photographique dans l’ère d’une figuration échappant à la tyrannie de l’éphémère rétinien et lui conférant le statut d’un miroir qui ne contente plus de refléter mais qui officie désormais comme empreinte - ce qui, dans le cadre d’un monde moderne en mutation, conduira à faire de cette empreinte un document.

Mais si la photographie se met à rendre visible le monde et à documenter le réel, elle ne rend pas pour autant ceux-là absolument lisibles : la photographie parle ; elle montre, dit, raconte, éventuellement se contente de suggérer, mais quoi qu’elle entreprenne de faire, l’énoncé n’est jamais transparent dans sa signification ; pour franchir l’obstacle du simple voir et accéder au comprendre, il faut presque toujours un exégète, le scénariste du spectacle visuel qui s’est figé dans et par la prise de vue. Car la photographie n’est jamais un ex nihilo, et elle n’est surtout pas, non plus, une res nullius, une chose sans maître ; elle s’appuie toujours sur un opérateur qui, dans sa subjectivité irréductible, est un opérateur de sens.

Prendre une photographie, c’est en effet ramasser dans la densité de l’instant une histoire : celle sans doute que recèle cet instant en tant que moment isolé d’un continuum ; et dans un même temps, celle d’un geste qui veut donner à voir, et parfois même à se voir. La photographie s’impose ainsi comme un reliquaire où repose le monde mais aussi inévitablement le geste et l’intention qui auront conduit à enfermer le monde dans ce réceptacle que chacun peut ouvrir par son regard de spectateur.

Vestige, trace, preuve du temps, à l’épreuve du temps, la photographie entretient donc avec l’espace et le temps un rapport bien particulier : elle installe un hic et nunc qui projette dans un ailleurs qui n’est autre… qu’un autre hic et nunc. Nous sommes ici, nous sommes maintenant, mais nous sommes aussi dans un là-bas, plus ou moins lointain où ce qui est n’est déjà plus. La photographie, indépendamment du genre par lequel elle se concrétise (photographie de reportage, documentaire ou plasticienne, pour prendre quelques catégories contestables) est en fin de compte une expérience temporelle existentielle, une sorte de confrontation à la mort à travers l’absence présent(é)e.

L’image est alors, comme le dirait Camus, un « inlassable cri », celui qui tient le photographe « debout, les yeux toujours ouverts, et qui, de loin en loin, réveille pour tous au sein du monde endormi l'image fugitive et insistante d'une réalité que nous reconnaissons sans l'avoir jamais rencontrée ».

Cette réalité, c’est chez Marc Riboud, celle d’une Chine visitée et revisitée, donnée à voir et à redécouvrir à travers ses évolutions, et qui finit par s’inscrire, grâce à la force du travail de Marc Riboud, dans ce qui devient un imaginaire collectif, où un univers devient cette étrange carte postale qui raconte une histoire que l’on croit connaître mais qu’on ne cesse de redécouvrir.

 

Sylvain Lagarde

Président de l’Association PHOTOfolies12

 

Edito

Association PHOTOfolies 12 - Rodez       crédits      © 2016